L'analyse conventionnelle du retour sur investissement (ROI), centrée sur les métriques financières, est insuffisante pour appréhender la complexité et l'importance stratégique de l'industrie aéronautique. Ce secteur, caractérisé par des cycles de développement longs, des investissements massifs et un rôle crucial pour la souveraineté nationale, requiert une évaluation de la valeur qui transcende les bilans financiers. Cette analyse se propose de redéfinir le ROI dans un cadre institutionnel, technologique et stratégique.

Investissements publics et logique de politique industrielle

Les investissements publics dans l'aéronautique, qu'ils prennent la forme de subventions à la R&D, de contrats de défense ou de participations au capital, ne peuvent être jugés uniquement à l'aune de leur rentabilité financière directe. Ils constituent avant tout un instrument de politique industrielle visant des objectifs de long terme. Ces objectifs incluent le maintien d'une base industrielle et technologique de pointe, la garantie d'une autonomie stratégique en matière de transport et de défense, et la stimulation de l'innovation dans l'ensemble de l'économie.

La valeur créée se mesure alors par la capacité du pays à développer et maîtriser des technologies critiques, à former une main-d'œuvre hautement qualifiée et à maintenir des emplois à forte valeur ajoutée sur son territoire. Le "retour" pour la société se manifeste par des externalités positives : diffusion technologique vers d'autres secteurs, renforcement de la position géopolitique et contribution à la balance commerciale.

Vue rapprochée d'un tableau de bord d'avion complexe, symbolisant la haute technologie.
La complexité technologique est une mesure clé de la valeur stratégique.

Création de valeur institutionnelle et non-financière

La valeur institutionnelle se réfère au renforcement des cadres réglementaires, des normes de sécurité et des capacités de certification. Un organisme comme l'EASA (Agence de l'Union européenne pour la sécurité aérienne), fortement influencé par l'expertise française, ne génère pas de profit, mais sa capacité à établir des standards mondiaux de sécurité constitue une valeur inestimable. Elle garantit l'accès aux marchés internationaux pour les constructeurs européens et assure la confiance du public.

De même, la planification à long terme de la recherche, menée par des organismes comme l'ONERA, produit une valeur qui n'apparaît pas dans les comptes annuels. Elle prépare les ruptures technologiques des décennies à venir (avion à hydrogène, matériaux composites avancés, gestion du trafic aérien de nouvelle génération) et assure la pérennité de l'avantage compétitif de l'industrie.

Modèles de coopération public-privé (PPP)

Les grands programmes aéronautiques, d'Ariane à Airbus, sont des exemples emblématiques de partenariats public-privé réussis. Dans ces modèles, le risque est partagé. L'État finance les phases de recherche amont, les plus incertaines, tandis que les industriels prennent en charge le développement et la commercialisation. La valeur créée est multiple :

  • Technologique : Développement de compétences uniques et de technologies de rupture.
  • Industrielle : Structuration d'une chaîne d'approvisionnement complète et compétitive, irriguant un vaste tissu de PME.
  • Stratégique : Capacité à mener des projets d'une ampleur qu'aucune entreprise privée ne pourrait assumer seule, garantissant ainsi une indépendance vis-à-vis des puissances étrangères.

En conclusion, évaluer l'industrie aéronautique française exige un changement de paradigme. Il faut passer d'une vision court-termiste et purement financière à une approche holistique qui intègre la valeur stratégique, technologique et institutionnelle. C'est en adoptant cette perspective que l'on peut véritablement mesurer l'importance de ce secteur pour la nation et pour l'Europe.

Pour approfondir cette réflexion sur les cadres qui régissent le secteur, nous vous invitons à consulter notre analyse sur la gouvernance.

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